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PACTOLE LIBYEN: Les dessous d’une affaire d’etat

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Après deux journées d’interrogatoires intenses, la garde à vue de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne a pris fin, mercredi 21 mars, aux alentours de 17 h 30. Les juges d’instruction chargés du dossier se sont rendus eux-mêmes dans les locaux de l’Office anticorruption de la police judiciaire, situés à Nanterre (Hauts-de-Seine), afin de signifier à l’ancien chef de l’État français sa mise en examen pour corruption passive, financement illicite de campagne électorale et recel de détournements de fonds publics libyens.

Il s’agit d’un événement judiciaire sans précédent : la mise en cause formelle par la justice d’un ancien président de la République pour avoir été stipendié par une puissance étrangère, en l’occurrence la dictature de Mouammar Kadhafi. Nicolas Sarkozy, qui a par ailleurs été placé sous contrôle judiciaire, dont on ne connaît pas encore les termes précis, a nié en audition les faits qui lui sont reprochés, selon une source proche du dossier. L’enquête judiciaire sur les financements libyens qui cible désormais directement Nicolas Sarkozy, ainsi que plusieurs de ses proches, est conduite par le juge Serge Tournaire, et ses collègues Aude Buresi et Clément Herbo, chargés de dénouer depuis avril 2013 les entrelacs de cette affaire
d’État unique en son genre, qui fut dévoilée dès 2011 par Mediapart (voir notre dossier complet). La liste des délits visés par l’instruction judiciaire est longue : corruption active et passive, trafic d’influence, détournement de fonds publics, abus de biens sociaux, faux et usage de faux, blanchiment de fraude fiscale, recel… L’ancien ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, fidèle lieutenant de Nicolas Sarkozy depuis plus de trente ans, avait également été entendu, mardi 20 mars, par les enquêteurs, non pas en garde à vue mais sous le statut de « suspect libre ». Il est ressorti de son audition aux alentours de 23 h 30 le même jour, sans un mot pour les journalistes, et s’est contenté d’une brève déclaration sur son compte Twitter : « Témoignant lors d’une audition libre, les préci
sions apportées doivent permettre de clore une succession d’erreurs et de mensonges. » Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy va être confronté à des magistrats financiers. L’ancien président est déjà renvoyé devant le tribunal correctionnel pour financement illégal de campagne électorale dans l’affaire Bygmalion et mis en examen pour corruption, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel dans le dossier “Paul Bismuth”. Voici pourquoi. L’avant Bizarrement, c’est en Arabie saoudite qu’est née l’affaire des financements libyens. À l’origine, c’est-à-dire en 2005, il y a l’échec d’un gigantesque marché d’armement entre la France et le royaume wahhabite, dans lequel
le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait investi beaucoup d’espoirs. Mais suspectant un possible financement politique occulte via d’importantes dérivations financières adossées au contrat saoudien par un intermédiaire « ami », Ziad Takieddine, l’équipe du président Jacques Chirac à l’Élysée, alors en guerre ouverte avec les sarkozystes, a mis un terme brutal aux négociations. La déconvenue sera néanmoins féconde. Profitant de son épais réseau aux Proche et MoyenOrient, Ziad Takieddine trouve en un temps record un nouvel eldorado pour Nicolas Sarkozy. Ce sera la Libye du colonel Mouammar Kadhafi. Takieddine, qui se fait fort d’être l’homme de la diplomatie secrète de la place Beauvau, s’active sans relâche pour rapprocher les dirigeants libyens du cabinet de Nicolas Sarkozy, dirigé par Claude Guéant. En septembre 2005, il organise une première visite de Guéant à Tripoli. Dans une note préparatoire adressée au minis
tère et retrouvée par la police dans son ordinateur, l’intermédiaire écrit que cette visite, qualifiée d’« extrême importance », est « inhabituelle » et doit « revêtir un caractère secret ». « Pour cette raison, il est préférable que CG se déplace seul, et que le déplacement s’effectue “sans fanfare” », affirme Takieddine. La raison de cette impérieuse discrétion est mentionnée quelques lignes plus loin : Takieddine écrit que Guéant sera « plus à l’aise pour évoquer l’autre sujet important, de la manière la plus directe » avec ses interlocuteurs libyens. Il n’est pas dit explicitement ce que recouvre cet « autre sujet » qui nécessite tant de prudence. Deux rencontres Le déplacement de Claude Guéant n’était qu’une répétition. Un apéritif. Le grand jour est prévu pour le 6 octobre 2005. Nicolas Sarkozy ne vient à Tripoli que pour quelques heures et son programme est chargé, comme toujours. Le point culminant de son déplacement est la rencontre qu’il doit avoir en début d’après midi avec le Guide libyen en personne, Mouammar Kadhafi.

Le rendez-vous a lieu en deux temps sous une tente plantée sur la pelouse de la caserne Bab AlAziza, la citadelle du dictateur. D’abord un entretien élargi entre les deux hommes, entourés de leurs principaux collaborateurs. Puis un tête-à-tête, seulement accompagné du traducteur de Kadhafi et de la traductrice de Sarkozy. L’entretien dure longtemps. À son terme, l’ambassadeur de France en Libye, Jean-Luc Sibiude, taquine l’interprète de la présidence : « Ils ont dû s’en dire des choses ! » Elle lui rétorque qu’elle est tenue au secret professionnel. Les enquêteurs de l’Office anticorruption de la police judiciaire et les juges d’instruction Serge Tournaire et Aude Buresi essaieront tour à tour de passer outre ce secret, en interrogeant longuement la traductrice. Son homologue libyen, un diplomate francophile du nom de Moftah Missouri, ayant expliqué publiquement que la Libye avait décidé de financer Nicolas Sarkozy pour sa campagne de 2007, ils veulent en savoir plus côté français. A-t-elle pour sa part entendu le Guide libyen et le ministre de l’intérieur parler entre eux d’un soutien financier, ce 6 octobre 2005 ? La traductrice refuse de le confirmer, mais aussi de le démentir. « Je ne vous dis pas s’il y a eu demande ou pas […]. Je n’ai rien à dire sur le contenu éventuel des entretiens […]. Si je commence à parler, ça ne s’arrêtera jamais », glisse-t-elle, en juillet 2016, au policier qui l’interroge. Le soir du 6 octobre 2005, une autre rencontre, plus secrète encore, va beaucoup intriguer les enquêteurs. À l’hôtel Corinthia de Tripoli, où une suite lui a été réservée malgré la brièveté de sa visite, Nicolas Sarkozy rencontre le chef des secrets intérieurs libyens, Abdallah Senoussi, d’après les confidences que fera sur procès-verbal en mars 2014 Ziad Takieddine, présent également – la recension de ses déplacements en atteste. « J’étais accompagné de M. Senoussi. Nous sommes montés dans la suite de M. Sarkozy et nous nous sommes installés dans le salon. M. Guéant était également présent. L’objet de cette discussion était notamment l’arrêt de la condamnation par contumace de M. Senoussi. M. Guéant s’était engagé à plusieurs reprises à ce sujet », raconte l’intermédiaire. De fait, Abdallah Senoussi est considéré par la justice française, qui l’a condamné en 1999 à la réclusion criminelle à perpétuité, comme le principal organisateur de l’attentat contre l’avion de ligne du DC-10 d’UTA (170 morts, dont 54 Français en 1989). Devant les juges, Takieddine a précisé avoir « expliqué la situation de M. Senoussi à Nicolas Sarkozy ». « Là, poursuit-il, j’ai traduit en arabe les phrases de M. Sarkozy pour M. Senoussi : “Dès ma prise de fonctions à la présidence de la République, pas le premier acte, mais le deuxième acte d’amnistie sera pour M. Senoussi”. » Comme Mediapart l’a déjà rapporté, la présidence de la République a en effet, au moins jusqu’en 2009, tout tenté pour
rendre inopérant le mandat d’arrêt émis contre Abdallah Senoussi, au mépris de la décision de la justice française et de la mémoire des victimes de l’attentat. Plusieurs documents le prouvent. Et il n’est pas anodin qu’un mois après la réunion de l’hôtel Corinthia, Abdallah Senoussi ait désigné Me Thierry Herzog, l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy – les deux hommes sont déjà mis en examen pour « corruption » dans un autre dossier, l’affaire « Paul Bismuth » –, pour défendre ses intérêts dans l’affaire du DC10 d’UTA. Les mallettes Il est partout et sait se rendre indispensable. C’est son charme, sa fonction. Ainsi quand, au mois de décembre 2005, le secrétaire d’État aux collectivités locales Brice Hortefeux, un autre intime de Nicolas Sarkozy, se rend à son tour en Libye pour un voyage officiel qui n’avait « pas grand sens », selon les mots de l’ambassadeur Sibiude, Ziad Takieddine est-il là. Il en profite pour présenter Abdallah Senoussi à son ami « Brice », que l’intermédiaire aime emmener en croisière sur son yacht. Devant la justice, Brice Hortefeux a reconnu l’existence de l’entrevue avec Senoussi, mais a dit ne plus très bien se souvenir de la teneur de leur discussion. Abdallah Senoussi, qui apparaît désormais comme un acteur important de l’affaire des financements libyens, est l’homme dont plus personne ne veut se souvenir. Takieddine, lui, n’a pas oublié. Devant les caméras de l’agence Premières Lignes pour Mediapart, puis sur procès-verbal devant la police et enfin face au juge Tournaire, il a raconté en novembre 2016 comment, à la demande d’Abdallah Senoussi, il avait personnellement convoyé de Tripoli à Paris de l’argent en liquide qu’il a remis en mains propres à Claude Guéant (deux fois) et Nicolas Sarkozy (une fois). Soit, au total, cinq millions d’euros, dissimulés dans des valises en cuir souple et livrés à bon port au ministère de l’intérieur entre novembre 2006 et janvier 2007, selon le témoignage circonstancié de l’intermédiaire, qui s’est auto-incriminé pour la
première fois dans cette affaire en racontant ces scènes de remises de cash. Le récit de Ziad Takieddine, mis en examen dans le dossier, est confirmé en tous points par Abdallah Senoussi lui-même. Lors d’une audition par la Cour pénale internationale (CPI) de septembre 2012, longtemps restée secrète et dont Takieddine n’avait pas connaissance, Senoussi avait déclaré : « Pour ce qui est du soutien apporté à des personnalités occidentales pour leur permettre d’accéder au pouvoir, la somme de 5 millions d’euros a été versée pour la campagne du Président français Nicolas Sarkozy en 2006-2007. J’ai personnellement supervisé le transfert de cette somme via un intermédiaire français, en la personne du directeur de cabinet du ministre de l’intérieur. Sarkozy était alors ministre de l’intérieur. Il y avait aussi un second intermédiaire, le nommé Takieddine, un Français d’origine libanaise installé en France. » L’ancien dirigeant libyen a précisé avoir été en contact direct avec Nicolas Sarkozy concernant ce financement : « À ce propos, je dois préciser que Sarkozy m’a, en personne, demandé d’éviter que Saïf Kadhafi ou Béchir Saleh ne soient mis au courant. Et jusqu’à la livraison de la somme, rien n’a en tout cas filtré. Mais je confirme que cette somme a bien été réceptionnée par Sarkozy. » La note Le document est daté du 10 décembre 2006. C’est à la fois un acte bureaucratique comme un autre, et en même temps beaucoup plus que cela. Voici la preuve d’un accord financier entre une dictature et une démocratie, entre la Libye de Kadhafi et la France du candidat Sarkozy. Noir sur blanc. Portant les armoiries de la Jamarihiya libyenne, le document signale un accord de principe du régime, après négociations entre Ziad Takieddine, Abdallah Senoussi et Brice Hortefeux, pour le déblocage de 50 millions d’euros afin de financer la campagne présidentielle de Sarkozy. Adressé à Béchir Saleh, directeur de cabinet de Kadhafi et patron
de l’un des fonds souverains du pays, le Libyan African Portfolio (LAP), la note est signée par le chef des services secrets extérieurs, Moussa Koussa. L’opération est menée sous l’autorité d’un troisième homme, le premier ministre en fonctions, Baghdadi alMahmoudi. Révélé en avril 2012 par Mediapart, le document va faire l’objet pendant plus de trois ans d’intenses investigations judiciaires pour vérifier si, comme veut le faire accroire Nicolas Sarkozy, le document est un « faux grossier ». La plainte qu’il dépose contre Mediapart, en prenant soin de contourner le droit de la presse, finit par se retourner comme un boomerang contre lui. Après avoir recueilli des dizaines de témoignages (de diplomates, militaires, experts, agents des services de renseignements, etc.) et diligenté plusieurs expertises techniques, les juges ont, au contraire des desiderata de l’ancien président, conforté l’authenticité de la note. Par deux fois, en première instance puis en appel, les magistrats ont donc débouté Sarkozy. L’auteur de la note, Moussa Koussa, entendu en août 2014 par les magistrats à Doha, au Qatar, où il s’est exilé après la guerre en Libye, a lui-même admis en audition que « l’origine » et « le contenu » de la note étaient vrais. « Le contenu de ce document, c’est ça qui est dangereux. Je ne vous ai pas dit que c’était faux ou pas faux […]. Mais ne m’introduisez pas dans cette histoire », a-t-il imploré. Et en dépit de ses dénégations sur l’authenticité de sa signature figurant au bas de la note, une expertise judiciaire menée par trois experts en écriture a formellement démontré que le document était signé « de sa main ». La révélation de la note Koussa, le 28 avril 2012, a eu une conséquence rocambolesque. Il a en effet été découvert à cette occasion que son destinataire, Béchir Saleh, était réfugié en France sous bonne protection des autorités alors même qu’il était recherché par Interpol, qui avait émis à son encontre une notice rouge – c’està-dire un mandat d’arrêt international. Au lieu de l’arrêter, les autorités françaises, et tout parti
culièrement le chef des services secrets intérieurs, Bernard Squarcini, avec Alexandre Djouhri, l’intermédiaire proche de Sarkozy, ont organisé le 5 mai 2012 sa fuite de France, direction le Niger, puis l’Afrique du Sud. Résultat : Béchir Saleh n’a pas eu à se retrouver dans la situation inconfortable d’avoir à parler à un juge à la veille de l’élection présidentielle opposant Nicolas Sarkozy à François Hollande. Fin février 2018, le même Béchir Saleh a été la cible d’une tentative d’assassinat à Johannesburg, en Afrique du Sud. D’après ses proches, il s’apprêtait à transmettre à la justice française des informations sur l’affaire des financements libyens. Le carnet Un homme avait gardé des traces. Ancien premier ministre de Libye (2003-2006), il était ministre du pétrole et patron de la compagnie nationale pétrolière au moment des tractations confidentielles entre le régime Kadhafi et le clan Sarkozy. Choukri Ghanem est un réformiste, un proche de Saïf alIslam Kadhafi, le fils du Guide que tout l’Occident aime fréquenter et accueille à bras ouverts dans ses palaces et chancelleries. Il a fait partie en 2011 des hauts responsables du pays qui ont fait défection au colonel Kadhafi pendant la guerre déclenchée par la France. Choukri Ghanem est aussi un homme influent, parmi les plus importants du régime. Secret et méthodique. À la main, d’une écriture régulière et dans un style soigné, il rédige un journal de bord de la dictature, en vue de la possible rédaction de mémoires. Dans l’un de ses carnets, retrouvés et authentifiés par plusieurs justices européennes, dont celle de la France, il détaille une partie des modalités de mise à exécution de la promesse de financement pour Sarkozy : « J’ai déjeuné, chez Béchir Saleh, al-Baghdadi [le premier ministre – ndlr] était présent. Béchir a dit avoir payé 1,5 million d’euros à Sarkozy ; quant à Saïf [alIslam Kadhafi, le fils – ndlr], il lui a envoyé 3 millions d’euros. Il semblerait que les émissaires aient empoché une partie des sommes avant de les remettre à destination. Abdallah Senoussi lui a également envoyé deux millions d’euros. » L’anecdote est datée du 29 avril 2007, soit une semaine pile après le premier tour de l’élection présidentielle en France. Exilé à Vienne, en Autriche, où il s’est réfugié après avoir fait défection pendant la guerre, Choukri Ghanem a été retrouvé flottant dans le Danube, le 29 avril 2012 – soit, hasard du calendrier, au lendemain de la révélation de la note Koussa et cinq ans jour pour jour après avoir reçu les confidences de Béchir Saleh. Le caractère accidentel de son décès soudain, tel qu’il a été avancé par les autorités autrichiennes au terme d’une enquête express, a depuis été remis en question par plusieurs sources, notamment les services secrets américains qui parlent pour leur part d’une mort « hautement suspecte ».

Avec Mediapart

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