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Conflit avec Israël, risque de corruption… le gaz libanais en eaux troubles

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Largué dans la course aux hydrocarbures en Méditerranée, le Liban, qui a signé deux contrats avec un consortium international, doit faire face à de nombreux obstacles avant d’espérer jouir des richesses gazières qu’il estime lui revenir.

À la traîne par rapport à son voisin israélien, le Liban s’est finalement lancé dans la course aux hydrocarbures offshore qui bat son plein en Méditerranée orientale, où de très importantes réserves gazières ont été repérées ces dernières années, les plus vastes jamais découvertes aux portes de l’Europe.

Bloqué depuis plusieurs années, faute de consensus politique, ce dossier a connu un coup d’accélérateur décisif, avec la signature, en février, des deux premiers contrats d’exploration et de production entre le gouvernement libanais et un consortium international mené par le géant pétrolier français Total, associé à l’italien ENI et au russe Novatek. Ces derniers ont obtenu des licences pour deux des dix blocs de concessions prévus dans la Zone économique exclusive (ZEE) libanaise, et devraient entamer les forages en 2019.

À première vue, la promesse de cette manne gazière est une excellente nouvelle pour un pays qui affiche d’énormes besoins en termes d’énergie, et dont l’économie est minée par une faible croissance et une dette publique record qui devrait atteindre les 150 % en 2017, selon le FMI.

« La signature de ces contrats représente un développement extrêmement positif et prometteur pour les Libanais », explique à France 24 Laury Haytayan, experte libanaise en géopolitique des hydrocarbures et responsable du programme régional au Moyen-Orient au sein de l’organisation indépendante Natural Resource Governance Institute (NRGI). « Mais il est encore trop tôt pour crier victoire et pour rêver aux milliards de dollars du gaz. »

L’experte libanaise ajoute : « Il faut rester très prudent, car c’est seulement après le forage que l’on saura si on a quelque chose d’exploitable et de rentable, et pour l’instant nous ne disposons que des estimations géologiques et des indices révélés par les découvertes de nos voisins ».

Un conflit frontalier avec Israël potentiellement explosif

Dans le cas d’une découverte miraculeuse, les chances du pays du Cèdre de jouir pleinement des ressources éventuelles de ses eaux territoriales sont sous la menace de plusieurs obstacles.

Le plus immédiat et le plus sérieux d’entre eux concerne un litige frontalier, terrestre et maritime, avec Israël. Fatalité de la géographie, une partie du bloc 9 de la zone économique exclusive (ZEE) libanaise, situé au large du Sud-Liban et considéré comme l’un des plus prometteurs, se trouve dans une zone maritime d’une superficie d’environ 850 km² que lui dispute depuis 2011 l’État hébreu. Un pays avec lequel le Liban est toujours techniquement en guerre malgré un armistice signé en 1949, et avec lequel il entretient des rapports extrêmement tendus.

N’ayant jamais signé de traité de paix, les deux pays voisins n’ont jamais tracé leurs frontières. En 2008, le Liban et Chypre s’étaient entendus pour délimiter leurs frontières maritimes. Un tracé, non ratifié par les députés libanais, sur lequel se sont basés les Israéliens pour fixer unilatéralement leur frontière avec le pays du Cèdre et revendiquer 8 % de la superficie du fameux bloc 9. Selon plusieurs médias libanais, l’État hébreu aurait également des visées sur une partie des blocs 8 et 10.

La signature du contrat avec le consortium international pour l’exploitation du bloc a ainsi été qualifiée de « provocation » par les Israéliens, qui de leur côté, depuis 2013, exploitent un gisement prolifique baptisé Tamar, et ont conclu des contrats gaziers avec leurs anciens ennemis régionaux, la Jordanie et l’Égypte.

Pour sa part, le Hezbollah, le mouvement politico-militaire qui domine l’espace politique libanais, s’est autoproclamé défenseur des hydrocarbures libanaises. « Dans cette bataille, la seule force dont vous disposez est la résistance », a lancé dans un discours télévisé à la mi-février le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah. Ce dernier a laissé entendre que son mouvement pourrait mener des actions contre des installations offshore de l’État hébreu, alors que l’armée israélienne avait annoncé une semaine plus tôt le lancement de la construction en Allemagne de navires de guerre destinés à la marine.

« Pour l’instant, l’heure est aux rodomontades verbales, mais l’histoire des relations entre les Israéliens et le Hezbollah montrent que les choses peuvent déraper à tout moment », prévient une source libanaise proche du dossier des hydrocarbures, qui a requis l’anonymat.

Malgré ces intimidations, « et au vu des besoins énergétiques du Liban et des contrats de plusieurs milliards de dollars espérés par Israël, aucune des deux parties n’a intérêt à s’aventurer dans un conflit », estime Eyal Zisser, directeur du département de l’histoire du Moyen-Orient à l’université de Tel-Aviv, interrogé par l’AFP.

Une médiation américaine infructueuse

L’heure est en effet toujours à la négociation. Depuis plusieurs années, les États-Unis se sont posés comme médiateurs de cette dispute, jusqu’ici en vain. Le Liban, qui estime être dans son bon droit en se basant sur les normes internationales reconnues par les Nations unies, refuse de céder le moindre centimètre carré de sa souveraineté. « Pour une fois, l’ensemble de la classe politique libanaise est unie, alors qu’elle est d’ordinaire si prompte à se diviser », souligne la source libanaise proche du dossier. D’autant plus que, depuis, le projet de construction d’un mur israélien à la frontière terrestre séparant les deux pays, la « ligne bleue » protégée par la Finul, la mission de l’ONU au Liban, a fait apparaître de nouveaux contentieux.

Signe de la tension croissante entre les deux pays : le chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson, s’est déplacé en personne à Beyrouth, le 15 février. Une première depuis quatre ans pour un responsable américain de ce calibre. Sa visite, ainsi que les nombreuses navettes entre Beyrouth et Tel-Aviv du secrétaire d’État adjoint pour les affaires du Proche-Orient, David Satterfield, ont été jusque-là infructeuses.

« Les Américains ont commencé leur médiation en 2012, ils étaient les médiateurs clé de ce dossier : l’administration Obama était attentive à la situation et espérait même que le gaz serait une source de stabilité, de coopération et un facteur pacificateur dans la région, note Laury Haytayan. Mais l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a changé la donne, ses envoyés n’ont pas manifesté d’envie réelle de résoudre le problème, ni innové pour faire avancer le dossier. »

La source libanaise proche du dossier évoque de son côté une médiation biaisée. « Les Libanais écoutent les Américains, mais ils sont extrêmement méfiants, car ils considèrent l’administration Trump bien plus pro-israélienne que celle d’Obama, confie-t-elle. Ils ne lui font aucune confiance, car ils ne croient pas les Américains sincères lorsqu’ils se disent soucieux des intérêts libanais, et savent pertinemment qu’en cas de conflit, les États-Unis prendront le parti de l’État hébreu. »

« Le gouvernement, qui préfère que l’ONU se saisisse pleinement du dossier, espère qu’en partageant ses intérêts gaziers avec un consortium international qui comprend deux poids lourds de l’UE et la Russie de Poutine. Il s’achète ainsi une assurance-vie face à une éventuelle agression israélienne », affirme-t-elle.

La bonne gouvernance des richesses, une crainte légitime

Outre le risque d’un conflit armé avec leurs voisins, d’autres menaces, liés au contexte interne, se dressent devant les Libanais. Clientélisme, corruption, blanchiment, enrichissement illicite, conflits d’intérêts : le Liban est classé parmi les pays les plus corrompus au monde par l’ONG Transparency International (143e sur 180). Et la manne gazière pourrait aiguiser l’appétit de nombreux acteurs locaux, même si le président Michel Aoun a promis de faire de la lutte contre la corruption la priorité de son mandat.

« La corruption endémique et le manque de transparence sont nos plus grandes craintes, nous restons vigilants, une partie de la classe politique est habituée à une certaine manière de faire, qui appartient au passé, nous l’avons testée pendant plusieurs décennies et on en connaît les résultats », prévient Laury Haytayan.

Une coalition, baptisée Coalition libanaise pour une bonne gouvernance dans les industries extractives, formée d’organisations et d’associations indépendantes, regroupant des experts des questions de l’énergie, et des activistes issus de la société civile, spécialisés dans la lutte contre la corruption, s’est mise en place afin d’éviter tout dérapage. Selon les experts, une bonne gouvernance en matière d’hydrocarbures permet à un pays de tripler son revenu par habitant. Plusieurs campagnes médiatiques sont menées localement afin de maintenir la pression sur les responsables politiques.

« Le but est d’aiguiller, de surveiller et de questionner l’action de la classe politique et le gouvernement, nous voulons que l’avis de la société civile et que les experts du domaine soient écoutés et puissent avoir leur place à la table de travail, car nous ne voulons pas de lois adoptées à la va-vite, poursuit Laury Haytayan. Nous voulons essayer d’imposer nos idées au gouvernement, et espérer que les revenus éventuels de ce secteur soient bien utilisés et qu’ils ne finissent pas dans les poches des uns et des autres. »

Et le temps presse. « Nous sommes trop en retard pour nous mettre en compétition avec Israël, qui a signé des contrats mirobolants, cela n’a aucun sens, concède l’experte. Nous devons nous concentrer sur nos propres besoins, qui sont gigantesques au Liban, et penser à comment utiliser le gaz, car notre marché interne justifie à lui seul tous ces efforts, tout en étant réaliste, il faut rester optimiste, car d’ici à dix ans, le marché du gaz et son mode de consommation auront changé. »

 

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